Ceci est mon sang, Elise Thiébaut

 

Journaliste et féministe. Voici comment se présente Elise Thiébaut, l’auteure de cet ouvrage au titre biblique Ceci est mon sang. Dans ce texte, aussi personnel que scientifique, elle retrace l’histoire d’un phénomène qui, quoique naturel et bien connu de toutes les femmes, reste tabou : les règles. Avoir ses « ragnanas » ou « ses coquelicots », rien de plus normal quand on est une femme, mais à condition de ne pas en parler, de le garder pour soi. Voilà le « hic » auquel s’attelle, avec courage mais aussi avec beaucoup d’humour, Elise Thiébaut.

 

 

Dans cette aventure historique, l’auteure s’efforce, à travers son histoire personnelle, de mettre au jour les mythes (sociaux, religieux…) qui ont contribué à faire des règles un tabou, tout en rappelant bien qu’ils proviennent, pour la grande majorité d’entre eux, des discours portés par des hommes. Le titre complet de l’ouvrage est à ce propos très clair : Ceci est mon sang. Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font. Voilà, au fond, à quoi s’attaque l’ouvrage : l’image des règles véhiculée par la société et l’histoire patriarcales, ainsi que ses conséquences : injonctions à cacher, se cacher, avoir honte ; exclusions des milieux professionnels, sociaux, sportifs ; négation de la douleur… autant de stigmatisations que l’auteure rappelle et analyse tout au long de son livre.

Mais non contente de dénoncer la stigmatisation des femmes au sujet de leurs règles, l’auteure aborde aussi la partie scientifique de son domaine d’étude : celle qui concerne le phénomène biologique (son fonctionnement, ses failles, ses problèmes…), mais aussi celle qui concerne les problèmes – de santé – liés aux traitements hormonaux ainsi qu’aux protections périodiques qui sont proposés aux femmes. C’est d’ailleurs aux côtés de Mélanie Doerflinger, auteure d’une pétition qui demande que soit révélée la composition (potentiellement nocive) des serviettes et tampons hygiéniques qu’Elise Thiébaut a présenté son livre lors de sa sortie, en janvier 2017 (voir la lettre ouverte de Mélanie Doerflinger).

Réconcilier les femmes avec leurs règles, briser les tabous du sang menstruel, de la ménopause, de l’endométriose, tous ces phénomènes ou maux qui touchent les femmes sans qu’elles puissent – librement – en parler, voilà le but, atteint, de ce livre. Si Elise Thiébaut montre que les discours commencent à évoluer sur le sujet, elle décrit aussi l’ampleur du travail qui reste à faire dans ce domaine.

La lecture de ce livre au sujet peu traité est rendue vraiment agréable par la plume, toute en humour et autodérision de son auteure.

Pour écouter Elise Thiébaut expliquer les raisons qui l’ont conduite à écrire ce livre, c’est ici.

Le Problème avec les femmes, Jacky Fleming

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Pourquoi les femmes sont-elles absentes des livres d’Histoire ? C’est cette question que se pose l’auteure et illustratrice britannique Jacky Fleming dans Le Problème avec les femmes.

 

Le problème avec les femmes est une BD qui traite, avec humour, de la place que l’Histoire a accordée (ou plutôt n’a pas accordée) aux femmes. Retraçant la non-histoire des femmes, le livre s’ouvre sur cette phrase, qui annonce le ton de l’ouvrage : « Autrefois, les femmes n’existaient pas, et c’est pour cette raison qu’elles sont absentes des livres d’histoire. Il y avait des hommes et parmi eux, un certain nombre de génies ».

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Le texte se présente comme la description, tout en second degré, des divers handicaps (petit cerveau, mains faibles…) liés à la condition féminine et qui justifient l’éviction des femmes hors des livres d’Histoire, ainsi que leur envoi dans ce que l’auteure nomme « la poubelle de l’histoire ». On apprend ainsi que c’est le corps même des femmes qui les rend aptes à applaudir mais pas créer, ou qui les rend inaptes à la pratique du sport – leur squelette n’étant pas taillé pour cela. On apprend également que leur esprit est faible et prompt aux divagations, contrairement à celui de l’homme qui, lui, est viril (c’est-à-dire tenace et déterminé).

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Dans cette succession de dessins humoristiques, tous lesdits génies de l’Histoire en prennent pour leur grade, de Darwin à Schopenhauer, en passant par Freud ou encore Einstein. Les textes sont courts, incisifs et pleins d’humour et de second degré. C’est une belle introduction à la tradition de la domination masculine !

Le Féminisme. En 7 slogans et citations, Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu

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Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu, Le Féminisme. En 7 slogans et citations, Bruxelles, Le Lombard, collection La Petite Bédéthèque des savoirs, 2016.

 

Le féminisme en bande dessinée, c’est possible, avec cet ouvrage écrit par Anne-Charlotte Husson, autrice du blog Genre! et illustré par Thomas Mathieu, auteur du Projet Crocodiles (que nous avons présenté ici).

Comme le rappellent les deux auteurs de la BD, ainsi que la belle préface de l’ouvrage signée David Vandermeulen, donner une définition du féminisme est complexe, tant les approches de la « cause » des femmes varient en fonction des tendances et mouvances féministes. Pour dépasser cette complexité ainsi que les désaccords qu’elle recouvre, Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu ont choisi d’aborder le féminisme à travers les discours des féministes, et notamment les slogans ou citations qui en ont marqué l’histoire et les luttes. Chaque slogan est replacé dans le contexte historique, social et politique de son temps, ce qui permet aux auteurs d’en expliquer le sens et le but. Chacun des chapitres se termine sur l’actualité des slogans, dont les auteurs montrent qu’ils valent – hélas – encore dans la société actuelle, mais aussi sur une ouverture géographique du thème abordé, en présentant l’histoire du féminisme dans d’autres pays que la France par exemple ou encore les grandes figures du féminisme dans le monde.

Si la forme que prend cette introduction au féminisme a contraint les auteurs à en restreindre le contenu, les sept slogans abordés recouvrent une grande majorité des problématiques féministes. Parmi elles, l’égalité des droits des hommes et des femmes, la construction sociale du rôle et de la place des femmes, le problème de la distinction entre la sphère publique (souvent pensée pour les hommes) et la sphère privée (souvent pensée pour les femmes), la question du lien entre racisme et féminisme, le problème des violences faites aux femmes ou encore les questions du désir et de la liberté.

L’ouvrage comporte ainsi sept chapitres, dont chacun a pour titre et thème un slogan ou une citation féministes. On y retrouve donc expliquées des expressions célèbres telles que « La femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la Tribune » (Olmype de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, article X) ; « Le privé est politique » ; « On ne naît pas femme, on le devient » (Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome 2) ; « White women listen ! » ; « Nos désirs font désordre » ; « Le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours » (Benoîte Groult) ; « Ne me libère pas, je m’en charge ! ».

A ces chapitres s’ajoute un glossaire qui reprend la signification de tous les termes employés dans la recherche sociologique, philosophique ou politique et qui sont utilisés par les auteurs dans l’ouvrage.

Si chacun des chapitres peut sembler « chargé » en informations, le pari d’expliquer le féminisme dans un format doublement contraint – celui de la BD d’une part et celui de la collection d’autre part, est largement réussi, les auteurs parvenant à détailler le sens historique, politique et social de chacune des citations choisies, tout en rendant l’information accessible à un public non spécialiste.

La BD est aussi consultable (en grande partie) le site du Monde : Le Monde – Le Féminisme en 7 slogans et citations

Angela Davis

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Dans la préface de son autobiographie, Angela Davis écrit : « Je n’étais pas pressée d’écrire ce livre. Il semblait présomptueux d’entreprendre une autobiographie à mon âge […]. Je finis par décider d’écrire ce livre parce que je le considérais comme une autobiographie politique, qui devait mettre l’accent sur les gens, les événements et les forces qui ont entraîné ma vie vers son engagement actuel » (Angela Davis, Autobiographie, Editions Aden, 2013 – 1ère édition française 1975).

Une enfance marquée par la ségrégation

Angela Davis est née le 26 janvier 1944 dans un Etat du sud des Etats-Unis, l’Alabama, où la ségrégation raciale était toujours en vigueur. Fille de parents et grands-parents militants antiracistes, elle comprend très tôt la violence d’une telle ségrégation. Violence physique, que lui impose son voisinage raciste, et violence morale, véhiculée notamment par la séparation des écoles réservées aux Blancs et celles réservées aux Noirs, les dernières recevant un financement bien moindre que les premières.

C’est forte de cette lucidité qu’elle décide, non sans hésitation, d’intégrer l’école secondaire Elisabeth-Irwin, une école privée de Greenwich Village (New York) qui défend les idées de l’éducation nouvelle. C’est au cours de ces années qu’Angela Davis commence à s’intéresser aux différentes idées politiques de gauche. Elle intègre notamment une organisation de jeunesse marxiste-léniniste, Advance, qui sera la première étape de son militantisme politique. Elle comprend, à la lecture de Marx, que son engagement dans la lutte antiraciste ne peut être compris que dans le contexte, plus large, de l’oppression que subit la classe ouvrière dans son ensemble.

Le militantisme politique et féministe

Elle entreprend à la fin de son cursus secondaire des études de philosophie qu’elle mènera, jusqu’à son doctorat, de concert avec son engagement politique pour la libération des Noirs. C’est au cours de ce parcours qu’elle prend conscience à la fois de la désunion des différents mouvements qui prônent cette libération, et du sexisme qui règne au sein même de chaque mouvement. Marxiste affichée, elle hésite longuement à intégrer le parti communiste, qu’elle rejoindra finalement par le biais du « Che-Lumumba Club », une section du parti communiste des Etats-Unis réservée aux Noirs et à laquelle elle adhère en 1968, ainsi que du parti des Black Panthers.

Son militantisme et son appartenance au parti communiste lui valent d’être renvoyée de l’Université de Californie à Los Angeles, où elle enseigne la philosophie. Parallèlement à son combat pour réintégrer l’université, elle s’investit dans la cause des prisonniers politiques noirs, et notamment dans la libération des Frères de Soledad, trois prisonniers noirs américains accusés d’avoir tué un gardien suite à l’assassinat d’un de leur codétenu. C’est ce combat qui la rendra tristement célèbre, lorsqu’elle sera accusée de conspiration, kidnapping et meurtre, à la suite de la prise d’otage – meurtrière – d’une partie du tribunal par le frère d’un des trois détenus. D’abord en cavale puis emprisonnée pendant 16 mois, elle sera finalement acquittée grâce, notamment, à une défense préparée au sein d’un comité de soutien actif.

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Si son autobiographie est d’abord celle d’une militante marxiste pour la libération des Noirs, elle est aussi celle d’une femme noire qui dénonce l’oppression que subissent ses consœurs et les femmes en général. Elle évoque ainsi longuement les difficultés qu’elle a éprouvées, en tant que femme, au sein des différents mouvements militants auxquels elle a participé. On lui reproche alors son rôle de leader, déplacé pour une femme. Elle décrit ces reproches comme le signe d’un passage de l’oppression d’un groupe à un autre, comme si la libération d’une oppression – celle des Noirs vis-à-vis des Blancs – devait nécessairement laisser place à un autre type d’oppression – celui des hommes sur les femmes.

Lors de son procès, elle s’indigne lorsque l’accusation – raciste et sexiste – tente de convaincre les jurés de sa culpabilité en la décrivant comme une femme éprise de passion pour l’un des détenus de la prison de Soledad, faisant de son crime supposé le crime passionnel d’une femme amoureuse.

La nécessité de penser ensemble les diverses formes d’oppression

Nombre de ses interventions et articles publics relient ainsi les thèmes du racisme et de la violence contre les femmes. À ce propos, le recueil Sur la liberté. Petite anthologie de l’émancipation, publié aux éditions Aden, réunit des conférences d’Angela Davis sur le thème de la liberté. Le premier texte du recueil, intitulé « La violence contre les femmes et le défi constant du racisme » (texte publié en 1985 par la Florida State University), analyse l’esclavagisme et l’oppression des femmes à l’aune d’une critique du positionnement politique au sujet des agressions sexuelles contre les femmes. Tout en affirmant la triste « banalité » des agressions et des viols, elle souligne l’inefficacité d’une politique purement répressive. Elle montre que les agresseurs, s’ils doivent répondre de leurs actes, sont eux aussi, à certains égards, les victimes d’une société dans laquelle la domination masculine est le corrélat de la violence sociale. Elle pointe par là le danger qu’il y a à considérer les violences contre les femmes comme des faits inhérents à la masculinité, sans interrogation de la violence sociale et politique globale.

Elle affirme : « Si nous considérons le viol comme un simple sous-produit de la masculinité, comme le résultat de la construction anatomique des hommes ou encore comme une constitution psychologique immuable des hommes, comment alors expliquer que les pays qui connaissent les plus grosses épidémies de viols sont précisément les pays développés capitalistes qui endurent des crises économiques et sociales sévères et qui sont saturés de violence à tous niveaux ? Est-ce que les hommes violent parce qu’ils sont des hommes ou sont-ils socialement construits par leur propre oppression économique, sociale et politique – autant que par la violence sociale globale dans leur pays – pour infliger une violence sexuelle aux femmes ? » (p. 23-24).

A travers tous ses textes et discours, Angela Davis n’a de cesse d’affirmer la nécessité de la construction d’une unité des luttes – sociales, politiques, économiques, environnementales. Le combat des femmes pour leur émancipation (au sens large) fait partie de ces luttes et ne saurait, selon elle, être compris en dehors d’une réflexion plus générale sur l’oppression. Son autobiographie, toute en humilité, est certes un texte politique, comme elle le souhaitait, mais il est aussi la peinture d’une femme courageuse qui appelle à lutter pour la liberté.

Pour en savoir plus

Voir cet entretien publié par le journal Médiapart le 29/11/2016 : Entretien avec Angela Davis.

Ten, Abbas Kiarostami

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[Cet article dévoile certains passages du film]

Né le 22 juin 1940 à Téhéran, Abbas Kiarostami est un réalisateur et scénariste iranien. Si nombre de ses premiers films et court-métrages prennent pour thème le monde de l’enfance, l’œuvre du cinéaste porte un intérêt particulier à la vie sociopolitique de son pays, l’Iran. C’est en outre la raison pour laquelle l’Etat iranien, république islamique depuis la révolution iranienne de 1979, refuse de diffuser ses films en Iran. L’oeuvre de Kiarostami est pourtant bien accueillie, en Europe notamment mais aussi au-delà, ce qui lui vaudra d’ailleurs une Palme d’or en 1997 pour son film Le Goût de la Cerise.

Ten, sorti en 2002, n’a pas échappé à la censure. Et pour cause : il interroge la condition des femmes en Iran.

Avec Ten, Kiarostami ne cherche pas la performance dans la mise en scène. Au contraire, le dispositif est simple : deux caméras sont embarquées tout au long du film dans une voiture, prenant la place du pare-brise et filmant toujours deux personnages en champ contre champ. L’intérieur de la voiture comme seul espace scénique permet alors de gommer tout effet de mise en scène ; le réalisateur s’efface au profit des dialogues et des personnages.

Tout comme les plans – fixes (la caméra ne bouge jamais, il n’y a aucun travelling ou panoramique) – sont tous semblables, le mode narratif ne varie pas : les dix séquences du film se présentent toutes de la même manière, filmant alternativement la conductrice du véhicule et un passager. Ce dispositif, austère en apparence, pourrait rendre Ten difficile d’accès voire rébarbatif, mais il prend en réalité tout son sens dans le choc des dialogues et des personnages, tant le confinement du cadrage et de l’espace permettent la mise en place d’une intimité propice au dévoilement de soi.

Et c’est bien dans l’intimité de chacun des personnages que rentre le film, en entreprenant un lent décompte de 10 à 1, chacune des séquences invitant à découvrir un nouveau passager. Parmi les six personnages du film, cinq sont des femmes, le seul personnage masculin étant le fils de la conductrice.

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Le premier plan-séquence, de plus de 16 minutes, annonce le contexte et les thématiques du film : nous sommes en 2001, un enfant entre dans la voiture, la caméra est braquée sur lui seul et les propos de la conductrice, dont on comprend qu’elle est sa mère, sont hors champ. Si la mise en scène est dépouillée, elle rend parfaitement compte de la relation qui se joue entre les deux personnages : le fils, presque tyrannique, fait figure de dominant dans la relation avec sa mère qui tente vainement de justifier et défendre ses choix. On comprend au fur et à mesure de la conversation houleuse que le fils ne parvient pas à accepter le divorce de ses parents qu’il impute à la frivolité de sa mère, remariée maintenant. Les propos du fils possessif sont parfois très violents à l’égard de sa mère, qui s’efforce de faire entendre ses raisons.

A travers cette conversation intime, c’est toute la place des femmes en Iran que Kiarostami dévoile au spectateur. On apprend notamment que la mère a été obligée d’accuser son ex-mari de se droguer pour que le divorce soit autorisé : « En Iran, pour divorcer une femme doit dire qu’elle est battue à mort ou que le mari se drogue », argumente-t-elle, ajoutant par la suite que le pays ne reconnaît aucun droit aux femmes. « Une femme n’a pas le droit de vivre. Une femme doit-elle mourir pour avoir le droit de vivre ? ».

Ce plan-séquence introductif fait place à neuf autres séquences qui mettent en scène des bribes de la vie de cinq femmes ponctuées par des apparitions du fils de la conductrice. Parmi elles, la sœur de la conductrice, une vieille femme dévote qui tente de se débattre avec la souffrance de la perte de ses mari et fils, une future mariée dont le prétendant semble hésitant, une prostituée et une amie de la conductrice, quittée par son mari.

Toutes ces femmes incarnent un aspect de la condition des femmes en Iran et permettent notamment aux dialogues de s’ouvrir aux questions de la maternité – peu compatible dans ce pays avec le travail, tant on reproche ensuite aux femmes d’êtres de mauvaises mères – de l’attachement affectif, du mariage, de la culpabilité…

La question de l’attachement est le fil directeur du film : la conductrice affirme la nécessité de rompre avec tout attachement pour trouver une véritable liberté. Cet attachement est autant celui d’un enfant à ses parents – et inversement – que d’une femme à son mari ou aux hommes en général. Il s’incarne, selon la conductrice, dans la condition des femmes en Iran et les prive de toute liberté. A ce titre, la jeune femme reproche à l’une de ses amies sa faiblesse, alors qu’elle ne cesse de pleurer son mari qui vient de la quitter. Elle insiste sur la nécessité pour les femmes de s’aimer elles-mêmes afin de ne pas accepter leur soumission.

La question de l’attachement prend toute son ampleur lorsqu’une prostituée, que la caméra ne filme pas, entre dans le véhicule. La conductrice, incarnation jusqu’alors de la liberté et de la protestation, se retrouve face à ses contradictions lorsque la passagère, se moquant de tout propos qui se voudrait moralisateur, explique que la vie même est un commerce dont le mariage est l’une des formes, et que les femmes en sont les premières victimes. En se coupant de tout attachement et en retournant le commerce à son avantage, la jeune femme estime être plus libre que toutes les femmes soumises aux mensonges de leurs maris. On comprend toute l’importance de cette scène lorsque la caméra fait la seule « entorse » à la mise en scène du film, en se tournant vers l’extérieur pour voir le personnage, de dos, sortir de la voiture, se diriger tout droit et entrer dans une autre voiture.

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Chacun des dialogues devient l’occasion d’une libération de la parole des femmes, de la pensée. A cette libération fait écho le dévoilement progressif du personnage principal : d’abord hors champ, le visage de la jeune femme libre et indépendante est montré pour la première fois avec des lunettes noires. Ses yeux ne seront dévoilés qu’à la séquence 7. Le film dans son ensemble semble montrer la libération progressive du personnage – libération de l’emprise de son ex-mari, de son fils, de sa culpabilité…

Tout en interrogeant la place et le rôle du cinéaste, Kiarostami signe avec Ten un film au dispositif réduit mais puissant qui laisse place à une plongée sans fards dans la réalité brute de ces six personnages. L’apparente simplicité de la mise en scène ne saurait donc masquer toute la complexité du discours qui se joue dans le film, tout aussi politique que bouleversant ; si la forme est figée, ce n’est que pour mieux libérer la parole et la pensée, dont toute la richesse est mise en valeur. Par là, Kiarostami redonne leur voix à celles que l’on n’entend presque jamais et dévoile leur quotidien, ainsi que leur lucidité sur leur condition.

Des voix derrière le voile, Faïza Zerouala.

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Faïza Zerouala, Des voix derrière le voile, Premier parallèle, 2015 (1)

 

Faïza Zerouala est journaliste à Médiapart où elle traite des questions d’éducation. Elle est aussi l’auteure du livre Des voix derrière le voile, publié en 2015, dans lequel elle dresse le portrait de dix femmes qui ont fait le choix de porter le voile. A l’origine de cet ouvrage, un constat : la « question du voile islamique », si elle fait couler beaucoup d’encre et entraîne de nombreux débats, ne laisse jamais la parole à celles qui semblent les mieux placées pour en parler – les femmes voilées elles-mêmes. « D’elles, on parle en permanence sans jamais les entendre. Elles sont au cœur d’un débat passionnel, qui secoue la France depuis plus de vingt ans, mais jamais elles n’y prennent part. Elles, ce sont les femmes voilées » (p.5). C’est ainsi dans l’écart entre l’ampleur du débat et la méconnaissance, plus ou moins importante, de ceux qui y prennent part que Faïza Zerouala inscrit son enquête, qui vise à « donner des éléments factuels qui permettent à chacun de nourrir sa réflexion, et apporter de la nuance. Il s’est agi [pour moi] de dégonfler les fantasmes, de donner des clés pour appréhender un sujet complexe » (p.5).

Le choix du portrait, dans lequel les femmes rencontrées parlent à la première personne, permet à l’auteure de s’effacer derrière celles à qui elle veut rendre la parole. A rebours de tous les préjugés et fantasmes sur la question, toutes les femmes interrogées ont choisi de porter le voile – l’une d’entre elles a aussi fait le choix, après l’avoir porté, de le retirer. Si le contexte dans lequel elles se livrent constitue un filtre non négligeable, et si le nombre des témoignages n’est pas suffisant pour parler légitimement de représentativité, ces dix femmes, en témoignant en leur nom, témoignent aussi de leur environnement.

C’est d’ailleurs leur volonté de porter haut la voix des femmes voilées qui les a poussées à rencontrer la journaliste. Djamila, enseignante, l’explique dans son témoignage : « C’est simple, les femmes voilées n’ont pas accès aux médias. Ce sont des hommes ou des femmes non voilées qui parlent d’elles. Or certaines choses, quand tu ne les vis pas dans ta chair, sont difficiles à exprimer. Est-ce que ce ne serait pas plus intéressant de demander aux principales intéressées ce qu’elles mettent derrière leur voile, plutôt que de le fantasmer? On peut même aller plus loin : il existe des expertes voilées sur tous les sujets, pas seulement sur le hijab [voile dont certaines musulmanes se couvrent la tête. Il descend sur la poitrine et laisse le visage apparent]. Ce ne viendrait même pas à l’esprit d’un journaliste de demander à une femme voilée des éclairages sur d’autres domaines de compétence » (p.102).

Parmi ces femmes, certaines sont étudiantes, d’autres travaillent et d’autres encore se consacrent à l’éducation de leurs enfants. Leurs profils, leurs âges sont différents. Pourtant, toutes évoquent les raisons qui les ont conduites à choisir le voile, et toutes parlent de leur expérience d’une islamophobie ordinaire, voire d’agressions plus violentes qu’elles subissent depuis qu’elles ont fait ce choix. La plupart d’entre elles n’ont d’ailleurs accepté de témoigner qu’à la condition de rester anonymes, de peur d’être reconnues – leurs noms sont donc changés dans l’ouvrage.

Ce qui frappe à la lecture de ces portraits, ce sont les nombreuses différences entre ces femmes et leur manière d’aborder la foi, le voile ou encore la question de la mixité. Au terme de ces dix rencontres, il est difficile de parler encore « du voile » en général, tant chacune le perçoit et le porte différemment, et tant les formes de voiles diffèrent (l’ouvrage définit ces différents types de voile). Mais quel que soit leur choix, toutes refusent de porter un jugement sur le choix des autres femmes.

Quelques une évoquent leur féminisme, comme Naïma, 29 ans, étudiante : « La loi de 2004 (2) est stupide dans le sens où elle s’appuie sur des prétextes fallacieux. Les femmes voilées seraient forcément soumises ou forcées. Le pire c’est que, souvent, ces ados se voilaient sans l’approbation de leurs parents. C’est paternaliste et sexiste de renvoyer la femme à son environnement social et familial. Cette loi a créé plus de dommages qu’autre chose et a donné naissance à une génération de femmes déscolarisées. Ces lois dirigées contre les femmes m’ont rendue féministe. Si l’on veut mettre les femmes à l’abri, il faut trouver autre chose que l’exclusion. Les femmes voilées en France sont choquées qu’on force les femmes à se voiler en Afghanistan mais aussi qu’on les force à se dévoiler en Occident. Si on est voilée, certains pensent qu’on légitime ipso facto les oppressions d’autres femmes dans le monde arabe » (p.122).

Ce témoignage, comme l’ensemble de l’ouvrage, souligne en outre le problème d’une position féministe universaliste, qui consiste à dire que la bipartition femmes/hommes selon laquelle le statut des femmes serait inférieur à celui des hommes, procéderait d’une même logique quels que soient la culture ou le contexte dans lesquels on se place. Cette idée conduit les féministes universalistes à considérer par exemple que toute femme qui porte le voile est contrainte de le faire, donc soumise. Par là, elles estiment aussi que cette « absence de liberté » décrédibilise tout discours de leur part visant à défendre leur liberté à porter le voile. En simplifiant la question, elles semblent parler au nom d’une morale, d’un féminisme qui paraissent plus symboliques qu’effectivement existants. Quel est ce féminisme qui pourrait s’arroger le droit de parler à la place des femmes ? D’ailleurs existe-t-il un féminisme, une liberté, une morale, une définition de la femme si absolus qu’ils pourraient s’appliquer à toutes les femmes, sans égard à leur culture ou leur histoire ? C’est à toutes ces questions que nous invite à réfléchir l’ouvrage de Faïza Zerouala, qui apporte beaucoup de sens dans les débats actuels.

 

(1)  La pagination que nous utilisons dans l’article provient du format epub de l’ouvrage.

(2) Loi sur les signes religieux dans les écoles publiques. Elle restreint le port de signes religieux, tout en autorisant les signes discrets. Elle interdit par là le port du voile à l’école. Elle fait suite à différentes « affaires » et polémiques autour du voile islamique, qui animent la France depuis la fin des années 1980.

Le projet Crocodiles

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Le projet Crocodiles, c’est d’abord un site internet, puis une bande dessinée, Les Crocodiles, créés par Thomas Mathieu (1) pour illustrer des témoignages de femmes liés à des problématiques comme le harcèlement de rue ou encore le sexisme ordinaire (2).

 

Mais pourquoi des crocodiles? Ils sont une métaphore, parfois clichée, des hommes prédateurs, dragueurs. Plus généralement, ils représentent l’image du privilège masculin, du sexisme et de toutes leurs conséquences.  C’est après avoir vu le court-métrage de Sofie Peeters, Femme de la rue (3), dans lequel la jeune réalisatrice montre ce que subit une femme qui se promène seule dans les rues de Bruxelles, que Thomas Mathieu s’est intéressé à la question du harcèlement de rue, et en a découvert l’ampleur.

Après avoir approfondi le sujet, il entreprend de dessiner des histoires qui lui sont racontées et envoyées par des femmes qui ont connu des situations de harcèlement ou de sexisme. Par là, il explique vouloir aussi comprendre plus profondément ce phénomène de sexisme que les hommes ne mesurent pas, tant ils jouissent de privilèges auxquels ils sont si habitués qu’ils ne les voient plus. Dans l’avant propos de la bande dessinée, Thomas Mathieu justifie son choix de ne dessiner que des témoignages féminins précisément par le fait qu’en tant qu’homme, non seulement il n’est pas concerné par le harcèlement de rue, mais il ne perçoit même pas les bruits, mots ou gestes que subissent les femmes lorsqu’elles sont dans l’espace public.

Les dessins représentent systématiquement les décors et personnages féminins en noir et blanc, et les crocodiles en vert. Il invitent le lecteur à embrasser le point de vue des personnages féminins, et par là à se questionner sur le comportement des « crocodiles ». Tout comme le crocodile est un prédateur dangereux, les hommes peuvent être perçus comme des agresseurs potentiels, dans des situations de harcèlement comme dans des situations qui pourraient sembler plus banales.

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Si Thomas Mathieu sait mettre beaucoup d’humour dans ses planches, la plupart des histoires qu’il met en bande dessinée sont éprouvantes. Il considère son projet comme un outil pour une prise de conscience plus large du phénomène, mais aussi pour le dénoncer.

(1) Thomas Mathieu tient un blog depuis 2006, qu’il a ouvert alors qu’il faisait des études de bande dessinée à l’ESA Saint-Luc à Bruxelles. Il a publié quelques bandes dessinées et se consacre surtout à son tumblr « Projet Crocodiles » (tumblr).

(2) L’expression « sexisme ordinaire » désigne tous les stéréotypes ou les représentations collectives sur les femmes, qui se traduisent par des mots, gestes, actes, qui infériorisent les femmes ou les marginalisent.

(3) Ce court métrage est le travail de fin d’étude de Sofie Peeters, alors étudiante réalisatrice. Pour en savoir plus sur ce travail, c’est ici.

Le Choix, de Désirée et Alain Frappier

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Le Choix, de Désirée et Alain Frappier, éditions la ville brûle, 2015.

« Pourquoi ces voyages en train qui l’emmènent toujours ailleurs avec pour seule compagnie une valise et une carte de réduction famille nombreuse ? Pourquoi ce sentiment de n’être jamais à sa place ? Pourquoi ce slogan réclamant le droit à l’avortement semble-t-il lui être adressé ? Pourquoi ce prénom si peu approprié ? Les réponses à ces questions se trouvent au fond d’un carton oublié dans le grenier de la maison familiale ».

Etre ou ne pas être… un enfant désiré. C’est la question que reprend ce beau récit graphique écrit par Désirée Frappier, journaliste et écrivaine, et illustré par Alain Frappier, peintre, graphiste et illustrateur. Le récit mêle l’histoire, autobiographique, d’une jeune femme qui a très tôt compris qu’elle n’avait pas été désirée, à la peinture historique des combats féministes menés jusqu’à l’imposition de la loi Veil du 17 janvier 1975 relative au droit à l’interruption volontaire de grossesse. La bande dessinée a d’ailleurs été publiée le 22 janvier 2015 à l’occasion du 40e anniversaire de la loi Veil, comme pour nous rappeler que la conquête pour les droits des femmes est permanente.

Le choix dont il est question dans le titre est celui des femmes à disposer de leur corps, mais aussi celui de mettre au monde ou non un enfant. Le récit, intime, reprend la chronologie du combat des femmes dans les années 70, depuis le « manifeste des 343 » (1) jusqu’à la loi Veil (2), en passant par le procès de Bobigny (3). L’album retrace ces événements et leur ajoute, dans une section bonus à la fin de l’album, des documents d’époque – affiches publicitaires, articles de journaux… Le dessin, en noir et blanc, est très réaliste et illustre parfaitement la plongée dans les années 70 et les débats sur l’avortement, la libération sexuelle et la contraception.

La seconde partie du récit se déroule en 2014 : qu’en est-il aujourd’hui de la lutte pour ces mêmes droits ? Pour Désirée et Alain Frappier, le verdict est sans appel : la lutte doit continuer, les arguments liberticides sont encore présents et le droit des femmes à disposer de leur corps n’est jamais pleinement acquis.

 

(1) Le « manifeste des 343 » est une pétition parue le 5 avril 1971 en France, qui demande la dépénalisation et la légalisation de l’avortement. Il a été signé par 343 femmes qui reconnaissent avoir déjà eu recours, illégalement, à l’avortement.

(2) La loi Veil du 17 janvier 1975 encadre une dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG)

(3) Le procès de Bobigny, qui s’est tenu en octobre et novembre 1972, est celui d’une jeune femme mineure accusée d’avoir eu recours à l’avortement, ainsi que de 4 femmes accusées de complicité ou pratique de l’avortement.